
Certains endroits vous attirent particulièrement : les lignes, les couleurs, l’histoire,… L’ancienne usine de construction aéronautique Marcel Bloch, à Déols, est de ceux-là pour moi. Ses briques rouges, ses lignes marquées et ses proportions pensées par l’architecte Georges Hennequin dans un style art décoratif, transposé pour l’industriel. Ce bâtiment porte une mémoire industrielle que l’on ne photographie pas à la légère. Alors, pour ma première rencontre avec la LomoChrome Turquoise de Lomography, j’ai choisi ce décor. Non pas par hasard, c’est la vidéo d’un Youtubeur (EMGK) ayant shoote cette pellicule à la villa Cavroie qui m’en a donné l’idée et l’envie. Je pressentais que la rencontre entre l’ocre des briques, le bleu du ciel et les inversions chromatiques de cette pellicule singulière pouvait produire quelque chose d’inattendu.
L’usine Bloch : un monument discret de l’Art Déco industriel
En 1936, Marcel Bloch, que le monde connaîtra plus tard sous le nom de Marcel Dassault, choisit un terrain de plus de cent cinquante hectares en bordure de la Nationale 20, aux portes de Châteauroux, pour y implanter son usine de fabrication d’avions avec une piste. De cette unité sortiront des avions utilisés au début du conflit de la Seconde Guerre mondiale par l’armée française, avec notamment les MB131 et MB151. Le projet est confié à son ami, l’architecte Georges Hennequin. De leur collaboration naît un ensemble remarquable : fonctionnel certes, mais habité d’une qualité architecturale rare pour une usine.
Opérationnelle dès 1938, l’usine produit à son apogée plus de vingt-cinq appareils par semaine, avec près de deux mille ouvriers. Elle sera bombardée par les Alliés en mars 1944 puis reconstruite à l’identique. Aujourd’hui, le site abrite l’aéroport Marcel Dassault, des entreprises liées de près ou de loin au monde aéronautique. L’ensemble bâti de la zone dite « Dassault 1936 » constitue le seul site aéronautique français protégé au titre des monuments historiques.
L’architecture mêle rationalisme industriel et influences du modernisme européen, Bauhaus en tête, dans ce que la France des années 1930 appelle désormais l’Art Déco. Symétrie des façades, sobriété des ornements, qualité des matériaux : des briques rouges dont les tons chauds et denses appellent presque naturellement à être photographiés sous un ciel bleu profond. C’est précisément ce pari que j’ai voulu tenter avec la LomoChrome Turquoise.

L’argentique : une lenteur qui a du sens
Avant de parler de cette pellicule en particulier, il faut peut-être rappeler pourquoi le choix de l’argentique. Photographier sur film, c’est accepter une multitude de contraintes : un nombre de vues limité, l’impossibilité de voir immédiatement le résultat, le coût non négligeable de la pellicule et de son développement. Mais, ces contraintes sont aussi des vertus déguisées, au moins pour moi.
Je réfléchis davantage avant d’appuyer sur le déclencheur. Je m’engage plus dans la démarche photographique. Chaque pose est une décision, pas une tentative. Et, puis, il y a la matérialité du négatif, ce petit ruban de gélatine argentée qui existe dans le monde physique, qui se tient entre les doigts. Rien de comparable avec un fichier numérique, mais je préfère ne pas les opposer. Dans ma pratique, c’est plutôt une complémentarité, suivant les sujets, suivant le procédé.
Le développement, qu’il soit confié à un laboratoire ou pratiqué soi-même, prolonge ce rapport au temps. Pour les pellicules LomoChrome, qui utilisent le procédé C-41 standard, le développement est accessible dans n’importe quel labo, pour ma part ça a été Grainyroll, un labo de Rennes.

Du négatif à l’image numérique : le scan
Une fois les négatifs développés par le labo, reste la question de la numérisation. J’ai opté pour un scan via Darktable et son module dédié Dr Nega, qui permet de convertir le négatif en image positive avec un contrôle fin de la tonalité et de la balance des couleurs. J’ai photographié la bande avec mon Z5II et mon fidèle compagnon, le sigma 105mm macro. Pour illuminer et guider la pellicule, j’utilise le boîtier dédié Lomography Digitalliza. C’est une approche artisanale, fidèle à l’esprit de l’argentique : on garde la main sur chaque étape, sans déléguer à un algorithme automatique le soin d’interpréter les couleurs. Le scan à plat ou via un boîtier numérique reste une compétence à part entière, et Darktable offre ici une vraie liberté créative.

La LomoChrome Turquoise : une pellicule hors normes
Lancée une première fois en 2015 avant de revenir avec une formule revue en 2021, la LomoChrome Turquoise est peut-être la pellicule aux effets chromatiques les plus radicaux de la gamme Lomography, si ce n’est peut être la LomoChrome Purple. Son principe repose sur une émulsion chimique unique qui inverse et décale les teintes de manière spectaculaire : les couleurs chaudes basculent vers le bleu et le turquoise, le ciel bleu se teinte d’orange et les verts virent à l’émeraude.

Cette image donne des repères, mais la réalité est plus nuancée : les teintes ne sont jamais binaires. Les transitions entre couleurs, les jeux de lumière, les zones d’ombre, l’exposition modifient le résultat de manière imprévisible. C’est précisément ce que l’on cherche avec cette pellicule : non pas reproduire fidèlement une scène, mais l’explorer sous un autre spectre.
Cette pellicule est une bonne porte d’entrée vers l’argentique expérimental. Pour des projets différents, créatifs. Ça change de l’ordinaire.

L’ISO comme variable créative
La LomoChrome Turquoise offre une latitude d’exposition de 100 à 400 ISO sur le même rouleau, sans avoir à changer de développement. Mais, ce n’est pas qu’une commodité technique : la sensibilité choisie influe directement sur le rendu visuel.

Ayant choisi 100 ISO pour cette première utilisation, les images que j’en tire sont relativement douces, pour la plupart. Ce n’est pas un défaut en soit, cependant avec le recul, 200 à 300 ISO auraient sans doute donné à l’usine Bloch la saturation qu’elle méritait, notamment pour faire ressortir le bleu des briques et le chatoiement doré du ciel. Ce que confirment d’ailleurs quelques images légèrement sous-exposées : la sous-exposition compense l’effet atténué du 100 ISO et renforce les teintes, au prix d’un léger appauvrissement des ombres.
La sous-exposition accidentelle a produit les images les plus saturées de la série. Parfois, l’erreur est le chemin le plus court vers la découverte.

Le choix du sujet : briques rouges et ciel de Châteauroux
Ce qui m’a conduit vers l’usine Bloch avec cette pellicule, c’est une intuition chromatique assez simple : si la LomoChrome Turquoise transforme les rouges et orangés en bleus, alors les briques chaudes des bâtiments de Déols deviendraient une matière bleue et dense, contrastant avec le ciel orangé rendu par l’inversion du bleu atmosphérique. Un négatif de la réalité, au sens presque littéral.
L’architecture d’une partie de l’usine se prête bien à ce jeu d’inversions. Ses façades rythmées, ses proportions solides, la répétition des baies et des modules : tout cela produit des graphismes forts qui se maintiennent même quand les couleurs basculent. La pellicule ne détruit pas la composition, elle la recolore. Et, dans ce recoloriage, quelque chose d’un peu onirique émerge : l’usine ne ressemble plus tout à fait à elle-même, et pourtant elle reste reconnaissable.

Pourquoi l’argentique plutôt que le numérique avec une retouche ?
La question se pose légitimement. On pourrait reproduire, approximativement, cet effet de décalage chromatique dans Photoshop ou Gimp. Ce serait peut-être plus rapide, moins coûteux, plus contrôlable. Mais, ce serait aussi passer à côté de l’essentiel.
La pellicule produit des résultats que l’on ne peut pas entièrement prévoir. L’exposition, la lumière du moment, la chimie du développement – tout concourt à un résultat qui échappe partiellement à la volonté du photographe. Et, c’est cette part d’imprévu, cette dimension artisanale et légèrement aléatoire, qui donne à l’image argentique sa texture propre, sa présence. On peut passer des heures devant un écran à simuler le grain, les teintes, le micro-contraste d’une émulsion : on n’en capturera jamais tout à fait l’essence.
Et, puis, il y a le fait d’être dehors, de marcher autour du bâtiment, de chercher le cadrage sous la lumière changeante. Le temps passé à faire des images plutôt qu’à les traiter devant l’écran.

Bilan et perspectives
Ces images correspondent à ce que je cherchais dans l’idée. La douceur des teintes à 100 ISO est réelle, et quelques-unes des prises les plus saturées sont celles qui ont bénéficié d’une légère sous-exposition. Ce que je testerais pour la prochaine utilisation : choisir 200, voire 300 ISO d’emblée, et m’autoriser quelques variations d’exposition au sein du même rouleau.
La LomoChrome Turquoise n’est pas une pellicule pour tous les sujets. Elle demande des teintes tranchées, des contrastes chromatiques marqués, des scènes où l’inversion des couleurs a quelque chose à révéler plutôt qu’à effacer. L’architecture industrielle en brique, sous un ciel d’été, s’y prête parfaitement. Les portraits et les paysages de montagne, comme les skieurs d’Elena Galleani d’Agliano sur lesquels Lomography a communiqué, même si pour ma part je n’aime pas trop l’effet Schtroumpf que donne la pellicule aux humains. C’est une pellicule qui invite à penser la couleur à l’envers, à visualiser la scène dans son négatif chromatique avant même d’appuyer sur le déclencheur. C’est un exercice intéressant. Que donnerait un champ de tournesols ? Un champ de lavande ? – à voir bientôt !
Pour le côté technique, mon vénérable Nikon F801 s’est montré encore une fois à la hauteur : son viseur optique clair et lumineux, sa mise au point robuste, son perfectionnisme mécanique en font un compagnon idéal pour ce type de séances. Je l’ai accompagné de mes deux optiques AF-D 50 mm et 28 mm. La confiance que l’on a dans son matériel argentique éprouvé, savoir que la mécanique ne trahira pas, libère l’attention pour ce qui compte : la lumière, le cadre, l’instant.




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