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L’essentiel, rien que l’essentiel — Poursuite du travail vers le minimalisme à Quinéville

L’essentiel, rien que l’essentiel — Poursuite du travail vers le minimalisme à Quinéville

Il y a des sujets qui semblent si ordinaires qu’on hésite à les photographier, surtout en argentique. Un petit chenal en pierre qui s’avance dans la mer, deux balises vertes perdues dans l’horizon, un ciel normand, gris et nuageux, comme il sait parfois si bien l’être.

Et pourtant.

Ces images ont été réalisées sur la plage de Quinéville, dans la Manche, ma Normandie. Un endroit que je connais bien, que j’ai traversé bien souvent mais parfois sans vraiment regarder. C’est le cas de Quinéville, et ces jours-là, j’avais décidé d’essayer autre chose, de me concentrer sur l’essentiel, vider le cadre, laisser respirer l’image. Faire du minimalisme ou plutôt, essayer d’en faire.


Ce qu’est le minimalisme en photographie

Le minimalisme ne consiste pas à photographier le vide. C’est l’art de n’inclure que ce qui est nécessaire. Dire plus avec moins. Un sujet fort, de l’espace autour de lui, et une lumière qui lui donne sa pleine valeur. Moins d’éléments dans le cadre, mais une attention accrue portée à chacun d’eux, à leurs placements, à leurs lignes, à leur rapport les uns par rapport aux autres.

C’est une démarche qui touche à quelque chose de fondamental dans la perception visuelle : notre œil, face à une image épurée, ne sait plus où s’échapper. Il doit s’arrêter sur le sujet, l’explorer dans ses détails. Le vide n’est pas une absence, c’est un espace qui travaille, qui donne au sujet sa densité.

En pratique, je trouve que c’est une discipline exigeante. On a tendance, surtout en extérieur, à vouloir tout inclure, à montrer l’étendue d’une scène. Ici, il faut résister à cette impulsion. Isoler. Épurer. Chercher la ligne la plus juste, celle qui dit tout sans rien de trop. Un chenal qui entre dans la mer peut devenir une métaphore de l’infini, si on sait lui laisser de l’air. Deux balises sur un fond de ciel peuvent suffire à composer une image forte, à condition de ne pas céder à la tentation d’en rajouter !

Pour moi, habitué depuis quelque temps à la photographie de concert ou de spectacle où le cadre est souvent plein, le mouvement dense, la lumière complexe, c’est un bon exercice de dépouillement. Un apprentissage du silence visuel.


Le Zeiss Ikonta M et la magie du format 120

J’avais ce jour-là deux appareils argentiques : un Ricoh XR-2 et le Zeiss Ikonta M. Si le Ricoh est un outil fiable et réactif, c’est l’Ikonta qui tient le premier rôle dans cette session, et aussi dans mon cœur. J’adore cet appareil !

Le Zeiss Ikonta M est un appareil à soufflet de la fin des années cinquante. Il se replie sur lui-même en un geste élégant, tient dans une poche, et s’ouvre d’un seul clic pour révéler une construction précise, une optique lumineuse, et un obturateur d’une fiabilité à toute épreuve. Il y a dans cet objet une cohérence, une économie de moyens, qui n’est pas sans rapport avec la démarche minimaliste elle-même.

Mais ce qui distingue vraiment l’Ikonta, c’est son format : le 120. Contrairement au 35 mm du Ricoh qui produit des négatifs de 24×36 mm, le format 120 en 6 ×6 cm donne des négatifs presque quatre fois plus grands. Cette différence de surface n’est pas qu’une question de résolution : elle change fondamentalement la nature de l’image.

Sur un grand négatif, les transitions sont plus douces. Là où le 35 mm peut parfois durcir les passages entre zones claires et zones sombres, le 6×6 les laisse se fondre l’un dans l’autre avec fluidité. Le grain, pour une même sensibilité, est proportionnellement plus fin, pas absent, mais fondu dans la matière de l’image plutôt que posé dessus. Et les demi-tons, ces valeurs intermédiaires si difficiles à maîtriser, y trouvent une richesse et une profondeur que le format plus petit peine souvent à restituer.

Pour photographier la mer, le ciel, des sujets qui vivent précisément dans ces transitions subtiles, le format 120 est une évidence. Il rend justice à la lumière diffuse d’un matin normand, à la texture des galets mouillés à la tombée du jour, à la légèreté d’un nuage qui passe. Pour un appareil datant de la fin des années cinquante, c’est une performance qui me laisse toujours sans voix et une leçon d’humilité pour qui penserait que la technologie moderne a tout inventé.


La lumière de la dernière pose

Les deux pellicules chargées ce jour-là, une Kentmere 200, l’une de mes préférées en noir et blanc, ont travaillé sous un ciel parfois couvert, avec cette lumière diffuse que l’on apprend à accepter, quand on photographie en Normandie. Elle aplatit les volumes, certes, mais elle révèle la texture des pierres avec une précision que le soleil direct efface souvent, et elle donne aux nuages une profondeur presque graphique.

Et puis, sur ma dernière pose avec le Zeiss, quelque chose s’est produit. Un rayon de soleil, a en toute fin de journée traversé les nuages, éclairant les pierres du chenal et les deux balises d’une lumière dorée, chaude et rasante. En noir et blanc, on ne voit évidemment pas cette couleur, mais cette lumière se traduit en gamme tonale : les pierres ont pris de l’éclat, les balises se sont éclaircie, et l’ensemble a gagné en force graphique. C’est ce genre de moment qu’on ne peut pas prévoir : on peut seulement s’y préparer, rester sur place, et être prêt quand il arrive. Pour celle-ci, j’étais prêt, avec un trépied et un déclencheur souple, je pouvais espérer une image comme je l’avais pensé, et c’est le cas, elle me plaît, pas parfaite, mais elle me plaît.

Pour les autres images, la lumière était différente, cependant cela donne des images différentes, une sensation différente,  j’aurais aimé avoir un trépied pour celle-ci mais je l’avais oublié, alors j’ai dû composer avec l’ouverture pour obtenir un temps de pose suffisant et éviter le flou de bougé. Un autre oubli, le filtre ND m’aurait aussi permis d’allonger les temps de pose pour flouter la surface de l’eau et l’écume : un effet qui aurait rendu la scène plus apaisante encore, presque éthérée, et qui aurait servi la démarche minimaliste en supprimant le détail de l’eau pour ne garder que la grande masse. Ce sera pour une prochaine fois.


Du négatif à l’image

Les deux pellicules ont été développées dans du Rodinal dilué à 1:50, à 20°C, pendant 11 minutes. Le Rodinal est un révélateur centenaire qui exalte le grain et travaille les contrastes avec caractère. À cette dilution, il convient bien à la Kentmere 200 pour des images à large espace tonal.

La numérisation a été réalisée avec mon Nikon Z5II équipé du Sigma 105 macro, selon mon workflow habituel de copie de négatifs. Les fichiers ont ensuite été traités dans Darktable, avec le module Dr Nega pour l’inversion.

kentmere200_120_ikonta_M

Premiers essais, et après

Ce sont mes premiers travaux orientés minimalisme en argentique. Ils ne sont pas parfaits : certains cadres auraient gagné à être plus dépouillés encore, et l’absence de trépied se ressent sur quelques images. Mais, c’est aussi ce qui les rend précieux pour moi : ils marquent un point de départ, une façon différente de regarder et d’organiser l’espace dans le viseur. Une invitation à faire moins pour dire plus, et à faire mieux la prochaine fois.

Ces images seront peut-être présentées dans le cadre de l’exposition du club photo de la MLC Belle-Isle, consacrée au minimalisme. J’espère qu’elles transmettront un peu de ce que j’ai ressenti à Quinéville ce jour-là, la tranquillité d’un bord de mer normand, la simplicité des pierres dans l’eau, et ce rayon de lumière dorée qui a illuminé, l’espace d’un instant, la scène que j’avais choisie.

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