Il y a des quartiers que l’on traverse, et d’autres qui vous attirent. Je suis passé à Mériadeck en tramway, pour me rendre en centre-ville de Bordeaux. C’est l’architecture et le cœur historique de Bordeaux que l’on retient en premier lieu, et qui attire les touristes. Mais pas moi : j’ai une attirance toute particulière pour cette architecture. Je suis un fan de Bauhaus, d’Art déco, et de cette architecture fonctionnaliste des années 50 à 70. Les rues historiques de pierre bordelaises, avec leurs échoppes basses et leurs façades du dix-huitième siècle, s’effacent d’un coup, remplacées par des tours de béton et de verre aux formes arrondies, des dalles suspendues, des passerelles qui semblent ne mener nulle part en particulier. On lève les yeux et on se demande, l’espace d’un instant, si on n’a pas changé de film — au sens cinématographique du terme, pas de pellicule. Ce sentiment-là, je l’ai eu dès les premiers pas dans le quartier : cette impression de traverser un décor de science-fiction des années soixante-dix.

Pour la petite histoire : un marais devenu utopie
De ce que j’ai pu en lire, avant d’être cette curiosité de béton qui divise, Mériadeck n’était qu’un vaste marais insalubre en plein cœur de Bordeaux. Au dix-neuvième siècle, on y trouvait une population pauvre, telle qu’on en trouvait alors dans bien des recoins de grandes villes en pleine expansion industrielle. C’est cette misère urbaine, installée en plein centre-ville, qui pousse Jacques Chaban-Delmas, devenu maire de Bordeaux dès 1946, à vouloir tout raser pour reconstruire entièrement le secteur.
La décision tombe en 1955 : table rase, et un nouveau quartier moderne à la place, pensé pour accueillir des fonctions commerciales et administratives plutôt que de simples logements populaires. Après des débuts compliqués et architecturalement éloignés du Mériadeck d’aujourd’hui, c’est une dizaine d’années plus tard que Jean Willerval, associé à l’urbaniste Paul Lagarde, impose la véritable signature du quartier tel qu’on le connaît aujourd’hui. Leur choix : un plan cruciforme directement hérité des principes de Le Corbusier et du Mouvement moderne, avec ce rétrécissement caractéristique du rez-de-dalle par rapport aux étages supérieurs qui donne aux tours cette silhouette en étoile. Les grandes lignes du projet sont définitivement arrêtées en 1966, et les premières tours sortent de terre au tout début des années soixante-dix, portées par des architectes reconnus comme Edmond Lay, Yves Salier, Pierre Dufau ou Louis Arretche.
On se trouve ici devant une architecture fonctionnaliste urbaine. L’idée est de séparer strictement les grandes fonctions de la ville — habiter, travailler, circuler, se cultiver — et de dissocier totalement la circulation piétonne de la circulation automobile, cette dernière reléguée sous la dalle. Mériadeck devient ainsi un urbanisme sur dalle au sens le plus pur du terme : un sol artificiel surélevé, sous lequel s’organisent parkings et voiries, et sur lequel les piétons évoluent, isolés du bruit et du danger de la rue, dans un espace pensé comme entièrement maîtrisé. Un concept plutôt intéressant.
Deux pellicules, deux tempéraments

Ce quartier, je le voyais avant tout en noir et blanc. Pendant notre séjour bordelais, je n’avais emporté avec moi que de la Kentmere Pan 200 et une pellicule déjà commencée dans mon Nikon F801, une Ilford Delta 3200. Je l’avais initialement achetée pour les concerts, je souhaitais aller au bout de ma démarche argentique et faire la même chose qu’en numérique. Mais c’est une autre histoire. Je l’avais emmenée pour tester, j’étais curieux de voir son rendu, c’était ma première fois avec cette pellicule à haute sensibilité. Je m’étais dit, au cas où, pour les intérieurs ! Sauf qu’en passant par Mériadeck, je me suis demandé si le rendu contrasté et granuleux ne matcherait pas avec cette architecture.
Alors, pour cette première approche du quartier, un peu contraint par le temps, j’ai voulu en photographier une petite partie, avec deux émulsions que tout oppose. D’un côté, une fin de bobine de Kentmere Pan 200, ma pellicule à tout faire, celle que j’emporte l’été sans trop y réfléchir, pour sa sensibilité passe-partout et son grain particulièrement discret. C’est une pellicule de confiance, presque une habitude, celle qu’on charge sans calcul parce qu’on sait ce qu’elle va donner. De l’autre, la Delta 3200, je viens d’en parler. La tester en extérieur, mais quelle idée ! En plein jour, diaphragme fermé pour compenser la sensibilité élevée, simplement pour voir ce que son grain et son contraste marqués feraient d’une architecture en pleine lumière, sans la contrainte de la faible luminosité qui justifie habituellement son utilisation.
Je n’avais pas prévu, au départ, d’en faire un exercice comparatif aussi net. Les images ne sont d’ailleurs pas parfaites, elles justifieront un retour à Bordeaux ! Pas non plus de protocole pensé à l’avance, mais plus une intuition qui se confirme après coup, en regardant les négatifs développés. L’écart de personnalité entre les deux émulsions m’a sauté aux yeux dès la sortie de la cuve.

Le duel
Il y a d’abord quelques images presque identiques dans leur composition : les mêmes formes, le même angle vertigineux qui grimpe vers le ciel depuis le sol, photographiées en Delta 3200 puis en Kentmere 200. Sur la Delta, le ciel se granule, presque texturé comme une matière à part entière, et le contraste écrase les demi-tons — les renfoncements des balcons deviennent des trous noirs absolus, des puits d’ombre sans aucun détail, tandis que le béton clair semble presque irradier sous la lumière. Sur la Kentmere, le même ciel se dégrade en douceur, sans grain perceptible à l’œil nu, et l’on peut suivre chaque nuance de gris depuis le blanc du béton jusqu’à l’ombre la plus profonde des loggias. Deux photographies du même instant, au même endroit, et pourtant deux récits différents de ce que peut être cet ensemble de bâtiments.


Sur un autre cadrage plus serré du même angle cruciforme, presque abstrait dans sa symétrie parfaite, le grain devient une composante à part entière de l’image, posée dessus comme une texture supplémentaire, presque tactile.

Et il y a cette image prise dans le reflet d’une façade vitrée, où une mère et ses deux filles traversent le cadre, minuscules et bien vivantes au premier plan, tandis que la tour cruciforme se reflète dans le verre au-dessus d’elles. C’est probablement l’image la plus narrative des deux séries, celle qui rappelle que Mériadeck, malgré son allure de décor parfois abandonné — c’était mon premier ressenti —, reste un quartier habité, traversé, vécu au quotidien par des gens qui n’ont peut-être jamais pensé à l’origine de cette esthétique si particulière en sortant faire leurs courses ou se rendre sur l’esplanade Charles-de-Gaulle.

La Kentmere, elle, joue une tout autre partition. Sa finesse de détail est frappante sur les surfaces de béton bouchardé, où chaque gravillon de la texture reste parfaitement distinct, sans le moindre bruit parasite pour venir brouiller la matière. Sur les balcons incurvés d’une autre tour, la lumière se modèle avec douceur, presque sculpturale — on devine le geste de l’architecte dans chaque courbe, sans que le grain vienne interférer avec cette lecture. Là où la Delta dramatise et impose sa présence, la Kentmere décrit et s’efface derrière le sujet. Elle prend le temps de montrer la matière du quartier plutôt que d’en accentuer artificiellement la tension latente.

Entre ces deux tempéraments, il y a une image qui se démarque un peu : l’escalier de béton envahi par une végétation qui peut paraître spontanée et un peu sauvage, sous les balcons suspendus d’une des tours. Le végétal, indiscipliné, pousse contre la raideur du plan cruciforme, il s’échappe des bacs prévus pour le contenir — un rappel discret que même l’utopie la plus rigide, la plus géométrique, finit toujours par se laisser rattraper par le vivant. Cette photographie-là, prise en Delta 3200 malgré son sujet presque paisible, montre que le grain n’est pas condamné au seul registre dramatique ou onirique.

Ce qu’une pellicule peut raconter d’un lieu
Je crois que c’est ça, au fond, la leçon de ce double regard. On pense souvent choisir une pellicule pour sa sensibilité, sa disponibilité en stock, ou simplement l’envie du moment quand on charge l’appareil le matin.
La Delta 3200, avec son grain affirmé et son contraste marqué, a photographié le Mériadeck que l’on redoute ou que l’on fantasme — celui de la science-fiction, de l’utopie inquiétante, du décor un peu menaçant qu’on associe souvent au brutalisme. La Kentmere 200, avec sa retenue et sa finesse, a photographié le Mériadeck que l’on habite sans y penser, celui qu’on traverse tous les jours pour aller travailler sans plus vraiment le voir.

Aucune des deux lectures n’est plus juste que l’autre, et c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant. Elles disent simplement deux vérités différentes sur un même quartier né d’un compromis permanent — entre un marais qu’il fallait assainir et une utopie qu’il a fallu brider dès sa naissance, entre le rêve corbuséen d’une ville entièrement repensée et la ville de pierre alentour qui n’a jamais vraiment accepté cette intrusion de béton en son centre. Soixante ans après, Mériadeck continue d’incarner cette tension non résolue, et il aura fallu deux pellicules aux caractères opposés pour que je m’en rende vraiment compte, un appareil à la main, en levant les yeux vers ces façades qui continuent de me fasciner.
Pour le côté technique
J’ai développé la Kentmere Pan 200 dans de l’Adox Adonal pendant 12 minutes à 20°C. Pour l’Ilford Delta 3200, j’ai utilisé de l’Ilford Microphen en solution stock pendant 9 minutes à 20°C.
Reste plus qu’à trouver un peu de temps pour le tirage au labo et ensuite revenir à Bordeaux pour finir le travail et visiter plus en détail Mériadeck.
Matériel de cette série
- Appareils
- Nikon F801 & Ricoh XR2
- Pellicules
- Kentmere Pan 200 · Ilford Delta 3200
- Révélateur N&B (Kentmere)
- Adox Adonal — 12 min à 20°C
- Révélateur N&B (Delta)
- Ilford Microphen, solution stock — 9 min à 20°C
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