
Au centre de sa fleur s’échappent de longs pistils en tous sens, comme figés dans leur mouvement tel des rayons. Ils m’ont toujours fait penser à la chevelure de Méduse, l’une des Gorgonnes de la mythologie grecque. Une même fascination et une beauté qui ne se laisse pas regarder en face. On la voit sans la voir parfois, on l’ignore, lui préférant des fleurs plus sensationnelles, et pourtant. La Nigelle de Damas, Nigella damascena, plus rarement Nigella sativa, c’est la fleur star de mon jardin, du printemps à l’hiver.

Je fais beaucoup de photos dans le jardin. Par fainéantise peut-être, mais surtout parce qu’il est toujours disponible, à n’importe quelle heure, ou saison. Pas besoin de prendre les chemins, si l’envie ou l’opportunité est là, j’ai juste à prendre l’appareil, toujours prêt. Pour y attirer les insectes et créer un environnement propice, je sème et je plante des fleurs, que je laisse souvent vivre en petite prairie sauvage, mon potager n’étant qu’un prétexte. Parmi ces fleurs, la nigelle y occupe une place à part.

Elle possède une floraison et un feuillage des plus graphiques, et cela du printemps à l’été et même jusqu’à l’hiver. Des différents stades de son évolution permettent d’avoir un sujet en constante mutation. Fermé avant la floraison fin mai et juin, le bouton floral a une forme de cocon entouré de feuilles extrêmement fines, faisant penser à des antennes ou des cheveux. C’est à ce stade, sur ces détails presque abstraits, que la photo prend tout son sens : s’approcher au plus près de cette architecture végétale et nous révéler toutes les textures que l’on ne regarde pas.

À la floraison, la boîte s’ouvre et laisse la place aux pétales, généralement bleus, mais qui peuvent être plus rarement roses ou blancs. Au centre, les longs pistils prennent alors toute leur ampleur, cette fameuse chevelure de Méduse. C’est une fleur très graphique et qui a un charme fou lorsque l’on prend le temps de la regarder.

Lorsque arrive la fin de l’été, la boîte se referme et sèche, prenant une couleur brune. Elle restera ainsi, si vous ne la touchez pas, jusqu’à l’hiver, où, associée aux givres, elle pourra se parer de ses plus beaux bijoux pour les photographes que nous sommes.



C’est une plante annuelle, très facile à semer, qui aime le soleil, et qui se multiplie très facilement : ouvrez seulement les petites boîtes et les graines noires pourront alors vous donner un nouveau champ l’année suivante. Oui, un nouveau champ, car si elle se plaît, et il ne lui faut pas grand-chose, elle conquerra les espaces vides des plates-bandes sans pour autant étouffer les autres espèces.

Elle attire toutes sortes d’insectes, qui se marient à merveille avec ses teintes pastel. Le clairon des ruches, avec son corps rouge et noir, s’y pose tôt le matin, quand la lumière est rasante. Son duvet captant les ratons, le rendant presque iridescent. L’argus brun, plus discret, préfère les heures chaudes de la fin d’après-midi. Il faut de la patience pour le surprendre les ailes ouvertes, posé sur un pétale bleu qui mettra en valeur ses reflets cuivrés. Ou encore son cousin le demi-deuil, lui, avec ses teintes noires et blanches si graphiques, semble avoir été pensé pour cette fleur : même économie de couleurs, mais une élégance rare, un peu austère. Et, n’oublions pas les abeilles et autres bourdons, réguliers, familiers, méticuleux, qui donnent à nos jardins ce bourdonnement de fond tout l’été.

De la patience, de la chance : photographier ces rencontres demande d’accepter l’attente. Parfois rester en retrait, observer les trajectoires, deviner où l’insecte va se poser plutôt que de le poursuivre. C’est l’avantage d’un objectif 105mm, il me permet de rester relativement loin – un 150mm serait encore mieux !

C’est aussi cela que j’aime dans cette pratique, elle invite à ralentir, prendre le temps de regarder, vraiment. Essayer de ne pas rater la bonne lumière, et lorsque c’est le cas, user de subterfuges, utiliser mes flashs. J’associe alors à mon Nikon Z5II un ou plusieurs flash SB-900, réglés en douceur avec leurs diffuseurs si besoin, pour ouvrir ces zones d’ombres sans écraser la scène.

Une fois la prise de vues terminée, le travail continuera à l’écran. Mais, pas maintenant, je laisse toujours du temps avant d’ouvrir Darktable. Laissez passer l’engouement, l’affecte. Je trouve toujours plus simple et plus facile de trier les photos sans trop espérer, j’en serais moins déçu lorsque « la » photo que je croyais magnifique dans le viseur n’est pas celle que je vois sur l’écran. Le dématriçage et l’ouverture dans le logiciel ne sont évidemment qu’une interprétation un peu faussée de ce que nous voyons réellement. C’est alors avec moins d’appréhension que je développe mes fichiers RAW, avec le même objectif, rester fidèle à ce que j’ai pu ressentir dans le jardin, plutôt que d’essayer de reconstruire une image qui n’existe pas.

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